Numéro 2 - décembre 2017

Il est frappant de voir le vêtement devenu dans ces dernières années un sujet d'analyse universitaire particulièrement redondant. Nous en sommes il est vrai partie prenante avec les deux colloques organisés au Centre National du Costume de Scènes (le CNCS de Moulins)1, un dictionnaire du dandysme2, mais aussi on le voit dans diverses publications comme le premier numéro de la revue roumaine Meridian Critic3 ou encore l'ouvrage de Virginie Geisler, Victor Hugo, chiffonnier de la littérature. « Je ne sais pas écrire avec une épingle »4 ou les trois volumes dédiés à Liana Nissim dont nous faisons plus loin le compte rendu par exemple5. C'est que la littérature est d'emblée inscrite dans  le vêtement.

La littérature a donc à voir avec le vêtement, et même plus généralement avec ce qui l'accompagne, avec la toilette, la coiffure, le maquillage et les bijoux, « le fard » et les « parures 6 ». On ne se prive pas d'ailleurs d'habiller un roman (à l'antique, de manière réaliste ou de manière plaisante). Métaphoriquement, la littérature peut aussi être présentée comme l'habit de la philosophie morale par les partisans de la moralité des Belles Lettres. Pour Bouhours, employer de vieux mots, c'est « porter des habits qui ne sont plus à la mode7 » et le vieux mot n'est autre qu'un vêtement usé et dont on s'est lassé pour un Callières, dans Des Mots à la mode et des nouvelles façons de parler.

Les métaphores vestimentaires remplacent souvent le mot désignant une chose obscène ou érotique. Enfiler son aiguille signifie « faire bien ses affaires auprès de quelqu'un » ; courir l'aiguillette, quand l'aiguillette désigne le lacet attachant les chausses au pourpoint, signifie avoir des aventures galantes. Edme Boursault a fait une plaisante comédie avec Les Mots à la mode en 1694 dans laquelle il joue des quiproquos et des malentendus provenant de l'ambiguïté et du caractère équivoque de la mode dont le langage technique trahit de fait l'érotisme latent de la chose. Les termes employés pour désigner les agréments du costume féminin peuvent en effet être pris à double sens. Ainsi le mari qui découvre le livre de compte de sa femme est-il scandalisé par le Tâtez-y, le Boute-en-train, la gourgandine tant en raison du coût de la chose que par le sens trouble qui s'y rattache. La liste des achats inscrits dans le Mémoire de la dépense que j'ai fait en galanterie de Mme Josse révèle la culebute avec un Mousquetaire, un Boute-en-train et un Tâtez-y, des Engageantes, des Laisse-tout-faire, la Gourgandine et l'Innocente. Dans le théâtre de Labiche les accessoires et les vêtements sont aussi la source de quiproquos. Sans parler du célèbre Chapeau de paille d'Italie, on pourra penser par exemple à Un bal en robe de chambre, La Femme qui perd ses jarretières, En manche de chemises, L'Avare en gants jaunes, etc. L'accessoire de mode devient la cause d'un malentendu provoquant une suite d'équivoques comiques tout en en théâtralisant l'érotisme latent. La mode comme critère d'affirmation de soi et de distinction a été longuement étudiée par les sociologues. Edmond Goblot, dans La Barrière et le niveau. Étude sociologique sur la bourgeoisie française moderne (Paris, Félix Alcan, 1925), lui consacre le quatrième chapitre de son ouvrage. Selon lui la distinction concerne tout ce qui est perceptible du dehors dans le costume de la personne. Parmi les différentes fonctions du vêtement (hygiénique, pudique, esthétique) le caractère distinctif est particulièrement important : « il est le signe extérieur, aisément saisissable, des fonctions, des rangs et des classes. Il efface des inégalités individuelles ; il crée ou consacre et manifeste des égalités et des inégalités sociales [...]. Nous nous habillons surtout pour faire savoir qui nous sommes ». La mode est d'ailleurs perçue comme une contrainte sociale extérieure qui condamne l'individu à se soumettre au jugement d'autrui au risque de tomber dans la confusion ou le ridicule8.

Après avoir étudié sous l'angle sociopoétique les fonctions du vêtement dans la littérature française plus particulièrement à l'âge classique et au XIXe siècle, la présente revue élargit le champ des explorations en commençant par le Moyen Âge pour aller jusqu'à l'époque contemporaine9 pour explorer les spécificités historiques et socioculturelles dans l'appréhension et les représentations du costume et considérer l'apport des écrivains à cette sociopoétique du vêtement. Aussi avons-nous pu privilégier ici dans leur diversité quelques perspectives originales.

Illustration : Le Galant, gravure du XVIIe siècle de Bonnat intitulée : Cavalier en Escharpe. Il est galant determiné. Jestant ses cheveux en arrière. Et prest a fournir la Carriere. Dans un bal après le diné. Chez I Bonnart, au Coq. Avec priuit. Dimensions : 22,5 x 33,5 cm.

Sommaire

Dossier

Le vêtement, en tant qu'objet, fonctionne en système, non pas isolément mais dans des séries paradigmatiques avec d'autres vêtements ou d'autres objets. Par son rapport au corps, il est un lieu privilégié de projection d'une subjectivité et de valeurs, ce qui en fait un signe identitaire puissant en même temps qu'un outil taxinomique.

L'Europe du XVIIIe siècle voit le triomphe de la modernisation et le début de la société de consommation. La vie culturelle se concentre de plus en plus dans les grandes métropoles ; les rapports sociaux changent. L'industrialisation transforme les modes du travail, la production et la distribution de marchandises dont la mode vestimentaire fait partie intégrale.

Au XIXe siècle, les hommes supportent impatiemment le despotisme de l'habit noir. Les élégants se plaignent de son uniformité ; les tailleurs regrettent les costumes chamarrés de l'aristocratie d'antan dont ils tiraient un plus grand profit. Les conservateurs déplorent cet habit égalitaire qui trouble l'ordre social en confondant les classes et les âges. 

Dans La Théorie de la démarche, Balzac cherche à donner une assise scientifique au traitement littéraire du mouvement et cite le physiologiste Borelli (1608-1679). Ce dernier voulut appliquer des principes mathématiques à l'étude du mouvement et des faits biologiques et fonda l'iatromécanisme, conception mécaniste de l'être vivant et de ses activités, inspirée du mécanisme cartésien.

Dresser le portrait en pied du « héros type » de Montherlant est une tâche presque aussi ardue que de dessiner la casquette de Charles Bovary. À la différence - de taille - près que la vaste garde-robe dans laquelle puisent les toreros, les soldats, les monarques mais aussi les ecclésiastiques, les sprinteuses et les collégiens de Montherlant obéit à une exigence de fonctionnalité et d'élégance qui fait cruellement défaut au couvre-chef du héros de Flaubert.

Dans la tétralogie de Jean-Philippe Toussaint, la haute couture participe d'un jeu de fausses pistes. En raison de son artifice, elle est incompatible avec un ensemble romanesque qui épouse de prime abord le cycle des saisons. C'est sous le signe de l'hiver qu'est placé Faire l'amouR, annonçant successivement le printemps, l'été et l'automne.

À mesure que le roman s'affirme comme genre, le vêtement devient un élément constituant de la caractérisation des personnages. Dans le fameux incipit d'Aurélien, Aragon s'amuse à renverser le principe réaliste de description rigoureuse pour soumettre l'infortunée Bérénice au regard sévère du personnage principal, au cours d'une scène de première vue qui exhibe les lieux du portrait pour mieux les évider jusqu'au franc contre-pied.

Sociopoétiques ?

Tout commence au beau milieu des années 1960 au département de Philologie romane de l'université de Liège. Jacques Dubois, après une thèse sur les Romanciers de l'instantané et après avoir enseigné notamment à l'université du Minnesota, y est nommé chargé de cours associé dans le service du Pr Maurice Piron, philologue par ailleurs très ouvert à la francophonie et aux marges de la littérature (il fondera le Centre d'Études québécoises et le Fonds Simenon qui conserve les archives de l'écrivain, dont s'occupera Jacques Dubois jusqu'à sa retraite).

Voix contemporaines

Espido Freire est née à Bilbao en 1974. Après une illustre formation musicale et une licence de Philologie Anglaise, elle débute sa carrière littéraire en 1998 avec le roman Irlanda (Irlande). Un an plus tard, elle reçoit le prestigieux Prix Planeta pour Melocotones helados (Pêches glacées).

Varia

Historically, women who have embarked on the adventure of travel and exploration have risked running counter to the traditional sedentary role assigned to them by society.

Les travaux du textile apparaissent comme essentiellement féminins et dès l'Antiquité la division des rôles est bien établie : Pénélope est à sa tapisserie pendant que son époux voyage et s'active en Méditerranée.

Grâce à Serge Aroles qui m'en a confié l'étude, j'ai eu la chance d'être la première à explorer les papiers inédits du propriétaire d'un hôtel garni pour voyageurs, situé au cœur de Paris (ca. 1776-1800). Cet hôtel recevait des voyageurs de toutes catégories sociales, venus d'Europe, certains même en provenance de Constantinople.

Le mot « pantoufle », d'origine obscure, remonte au XVe siècle où il existe en français, en catalan (il est attesté depuis 1463 sous la forme pantofle), en portugais (pantufo au XVs.) et en italien, d'après le Trésor de la Langue française.

Recensions

Marco Modenesi, Maria Benedetta Collini et Francesca Paraboschi ont voulu rendre hommage à leur collègue Liana Nissim, dont on connaît l'importante activité universitaire et scientifique par trois volumes admirables en diversité et en qualité, dont le thème est consacré aux tissus, vêtements et accessoires dans la littérature et qui ensevelissent de la plus belle manière notre amie de l'Université de Milan sous les velours, soies, dentelles, damas, brocart, tulle et autres.

De Stendhal fustigeant le charlatanisme des hommes de lettres français dans ses chroniques londoniennes à Villiers de L'Isle-Adam imaginant une véritable « machine à gloire » pour faire pendant aux machinations symboliques de ses contemporains, le questionnement critique sur la réussite littéraire et sur sa fabrication a accompagné tout le XIXe siècle.

Tout chercheur entamant son enquête sur le dandysme se pose la question lancinante : d'où partir pour cerner ce phénomène ?

L'auteure réunit trois perspectives pour l'analyse du roman de Flaubert Madame Bovary : d'une part celle de la fermeture de l'espace à travers l'image du jardin clos, celle de la Vierge et des attributs mariaux et enfin le textile et la couture.