Mythes, contes et sociopoétique

Numéro 1 – octobre 2016

La sociopoétique s'attache à examiner comment l'écriture travaille, consciemment ou moins consciemment, les représentations sociales et permet d'appréhender ces dernières « comme éléments dynamiques de la création littéraire» (A. Montandon, dir., Sociopoétique de la danse, Paris, Anthropos, 1998, p. 1) : « Il s'agit d'analyser la manière dont les représentations et l'imaginaire social informent le texte dans son écriture même. » (Ibid.) Or, en tant que phénomènes, les représentations sociales se présentent sous des formes variées, plus ou moins complexes. Elles sont liées à la réception, à l'intégration et à l'interprétation consciente ou non des faits de société par l'écrivain. Elles peuvent se traduire en images qui condensent un ensemble de significations, en systèmes de référence qui permettent de mieux cerner un ensemble de données et de leur conférer un sens, ou encore en catégories qui servent à classer les circonstances, par exemple. On voit quelle peut être l'importance de l'interface du psychologique et du social dans le contexte concret où sont situés individus et groupes, associés à différents systèmes de valeurs culturels et à différents codes et idéologies en fonction de leur appartenance sociale spécifique.

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Le domaine des mythes et celui des contes permet idéalement de cristalliser et de traduire la réception subjective de faits de société saillants, dans une culture donnée et à un moment donné. L'écriture mythographique croise les champs du singulier et du collectif. Dans ce contexte, contes et mythes, qui sont le miroir de concentration des fluctuations historiques, culturelles, et des codes et pratiques en cours, constituent un matériau privilégié pour mesurer l'évolution des représentations sociales. Peu importe dès lors la nature ou l'origine de la figure mythique élue, redécouverte et susceptible d'apparaître sous un nouveau jour, dotée d'attributs parfois inédits, qui sont fonction des représentations sociales dont elle est porteuse.

On voit ainsi que Cassandre aussi bien que la femme de Loth sont désormais des témoins requis par les cataclysmes de l'Histoire, quand les refigurations contemporaines d'Hamlet font de lui un représentant inattendu de la raison et de « l'individualisme moderne ». Blanche-Neige brandit l'étendard d'un Féminin qui reprend voix pour lutter contre l'oppression intergénérationnelle et le poids des représentations genrées. Prométhée se féminise lorsqu'il est au service d'une idéologie socialiste dans la France des années 1840 qui réprime toute velléité de revendication jugée révolutionnaire. La vision des Enfers et de leur Passeur, ou la figure du Monstre se métamorphosent quant à elles en fonction des époques et des destinataires de textes centrés sur des réflexions historiques et politiques sur le Rwanda ou l'Albanie du XXe siècle. La plasticité, la polysémie, la capacité palingénésique des mythes et des contes ne sont pas choses nouvelles. La perspective sociopoétique, en revanche, met en évidence de façon très éclairante le processus d'interprétation des faits de société que ces récits révèlent.

 

Sommaire

Dossier

Fille de Priam et d'Hécube, Cassandre est cette princesse troyenne de la mythologie gréco-romaine qui, inspirée par Apollon, prédit en vain la chute de Troie.

Loth, parce qu'il était juste, fut sauvé de la destruction de Sodome avec sa femme et ses filles. Au matin, les anges qu'il avait protégés de la perversité des habitants enjoignirent la famille de quitter la ville sans se retourner. « Or la femme de Loth regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel » (Gn 19, 26). L'histoire, hautement symbolique, est célèbre.

[...] les Hamlet ne sont jamais intéressés que par eux-mêmes ; solitaires, ils sont par là même stériles1.

Ivan Tourgueniev

Le personnage de Blanche-Neige et son histoire évoquent aujourd'hui comme hier le conte rendu célèbre par les frères Grimm dès la première édition des Kinder und Hausmärchen de 18121.

George Sand, c'est bien connu, a publié dans les années quarante une série de romans que la critique de l'époque s'est empressée de dénigrer et de juger « socialistes », le mot étant à prendre dans un sens fortement négatif, équivalent de néfaste ou de pernicieux, mais sans signification politique précise.

Si j'ai choisi pour mon titre des expressions empruntées à une page d'Alain Montandon illustrant la sociopoétique des mythes1, c'est qu'elles définissent d'une manière accomplie des techniques d'écriture qui - tout en se liant étroitement à la représentation de la réalité contemporaine - structurent les romans de Boubacar Boris Diop.

Selon les spécialistes des littératures de l'ex-bloc de l'Est, si des auteurs aussi variés que Mikhaïl Boulgakov, Christa Wolf ou Ismail Kadaré ont eu recours à la parabole, c'est en raison de son oblicité, afin de pouvoir ruser avec la censure car la forme autorise par définition une pluralité de lectures1.

Sociopoétiques ?

Nous considérons la sociopoétique moins comme une méthode que comme un champ d'analyse qui, nourri d'une culture des représentations sociales comme avant-texte, permet de saisir combien celui-ci participe de la création littéraire et d'une poétique.

Voix contemporaines

Dans un numéro de « sociopoétique » consacré aux mythes littéraires, il était naturel d'inviter Sylvie Germain, puisque son œuvre répond aux trois questions qui se posent ici : une poétique qui s'empare aussi bien du mythe - ou des légendes - pour parler de la violence de l'histoire ou de la brutalité de la société.

Varia

Le voyageur qui s'éloigne de son chez soi et accepte volontairement de perdre ses repères est confronté à quelques impératifs : se déplacer, manger, dormir. Pour l'homme du XIXe siècle la question de la halte et du repos se pose nécessairement avec une plus grande acuité qu'aujourd'hui et, bien évidemment, différemment selon les contrées traversées.

En cette fin du XIXe siècle, le rapport à l'ordure diffère du nôtre. En effet, rares sont les W.-C. domestiques et personnels ; les champs visuel et olfactif, privés comme publics, sont dès lors occupés par la matière.

Recensions

On ne saurait dire, comme l'indique l'auteur, que le théâtre de ces trois auteurs répond à des préoccupations très contemporaines, ce qui justifie l'oubli dans lequel toutes ces pièces sont en général tombées.